La Science Voilée

Montée en puissance du créationnisme, attaques dogmatiques contre les théories d’Einstein, la Tunisie et le monde islamique connaissent un automne scientifique et un déclin de la pensée critique. Le printemps arabe n’y a rien changé. Au contraire. Voici la réalité sans fard que dévoile Faouzia Farida Charfi, Professeur de physique à l’Université de Tunis dans son livre «La Science voilée».

Militante de la première heure, Faouzia Farida Charfi a été nommée secrétaire d’Etat à l’Enseignement supérieur dans le gouvernement provisoire tunisien issu de la révolution du 14 janvier 2011. Elle en a démissionné peu après pour reprendre sa liberté de parole et d’action. Son livre « La Science Voilée » a été publié en 2013 aux éditions Odile Jacob. Un «appel pour que la Tunisie se donne les moyens de son avenir». Peu après la sortie de cet ouvrage en français, Faouzia Farida Charfi nous a accordé une interview pour l’émission CQFD de la RTS-La Première. Morceaux choisis d’un ouvrage tout autant historique qu’actuel, dénonçant l’obscurantisme qui noircit la Tunisie, le monde arabe mais également l’Occident.

Einstein se serait trompé

Dans son livre, cette professeure de physique raconte comment elle fut dans les années 80 déjà, confrontée à ces étudiants qui s’opposaient à la théorie de la relativité générale d’Einstein. Selon ces derniers, Albert Einstein s’est purement et simplement trompé lorsqu’il a écrit ses équations. La lumière se propage à une vitesse infinie et non pas à 300’000km/s comme les scientifiques l’ont entretemps prouvé. Le plus inquiétant: pour attaquer Einstein, les étudiants de Faouzia Farida Charfi n’avançaient aucun argument scientifique, mais se basaient uniquement sur leurs croyances : «Albert Einstein avait tort parce que la lumière et l’infini sont des signes de la puissance divine».  Ces étudiants étaient davantage séduits par la propagande religieuse que par les faits scientifiques, et selon l’auteure le «printemps arabe» n’a rien changé à cette donne.

Printemps arabe, automne scientifique

L’obscurantisme, cette attitude de négation du savoir, se poursuivrait selon elle avec la montée en puissance du créationnisme et des dogmes religieux qui cherchent à détruire les preuves de l’évolution des espèces postulée par Charles Darwin au milieu du 19ème siècle. « Nous ne sommes pas des êtres issus d’une longue sélection génétique mais des individus façonnés par une main divine ». Une croyance de plus en plus forte dans le monde arabe, mais pas seulement. Faouzia Farida Charfi cite dans son livre une enquête sociologique réalisée dans plusieurs pays musulmans et publiée en 2008 dans la revue Science. A la question : « Etes-vous d’accord ou non avec la théorie de l’évolution établie par Darwin?» seuls 8% des Egyptiens, 11% des Malaisiens, 14% des Pakistanais, 16% des Indonésiens et 22% des Turcs pensent que cette théorie est vraie ou probablement vraie. Contre 80% d’acceptation en Islande, Danemark et France selon une autre étude réalisée à la même période; 78% d’acceptation au Japon, et 40% aux Etats Unis. Ce dernier pays étant aussi selon l’auteure une proie toujours plus fragile face à l’obscurantisme religieux.

La destruction d’un berceau de la science

Cette défiance face à la science serait l’une des causes du retard actuel du monde arabe. Et il n’y aurait que peu de lumière à l’horizon. Un triste constat pour l’auteure au regard du foisonnement passé de la science arabique jusqu’au 15ème siècle environ. «Pendant sept siècles, les musulmans ont brillé dans toutes les disciplines scientifiques : mathématiques, astronomie, optique, alchimie, sciences de la vie ou géographie. Le premier foyer de recherches scientifiques apparaît à Bagdad, sous le règne d’Al-Ma’mun qui dura 20 années de 813 à 833.» L’Irakien Ibn Al Haytham (965 – 1039), plus connu en Occident sous son nom latinisé Alhazen, considéré comme le père moderne de l’optique est également l’un des premiers promoteurs de la méthode scientifique expérimentale. Malheureusement «la science actuelle dans toutes ses composantes, fondements et développement technologique est perçues par certaines comme le vecteur d’un Occident triomphant et dominateur dont il faut se préserver et face auquel il faut affirmer son «identité culturelle», c’est-à-dire d’abord religieuse. Un discours nourri par la nostalgie de l’âge d’or de la civilisation musulmane», et catalysé aujourd’hui par Internet. La Science voilée, un livre mêlant histoire et actualité, une baffe qui dérange mais qui veut réveiller.

En guise de conclusion, «un long chemin reste encore à faire dans l’ensemble du monde arabe. Ma conviction est qu’il vaut la peine d’être parcouru malgré les obstacles et je nourris l’espoir que bientôt les pays arabes se hisseront au rang de ceux qui ont accès au monde de la connaissance et contribueront au savoir universel.» A lire!

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *