Une oasis de science dans le désert saoudien

Après avoir dirigé pendant plusieurs années le Brain Mind Institute de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) ainsi que le Centre de Neurosciences Psychiatriques de l’Université de Lausanne et du CHUV, Pierre Magistretti a décidé de poursuivre une majeure partie de ses recherches en Arabie Saoudite. Il est désormais le doyen de la faculté de Biologie et Sciences de l’Environnement à l’université King Abdallah University of Science and Technology (KAUST) à Thuwal-Djeddah.

KAUST est-elle une université saoudienne ou tournée vers l’international?
L’université KAUST, créée en 2009 par le roi Abdullah Bin Abdulaziz Al Saud, est dotée d’un conseil d’administration composé pour moitié de personnalités saoudiennes et en même proportion de personnalités internationales comme l’ancien directeur du National Institute of Health américain et l’actuelle présidente de l’Imperial College à Londres. C’est une université privée qui ne dépend pas du Ministère saoudien de l’Education et de la Recherche. Sur 150 professeurs qui y travaillent, trois ou quatre sont saoudiens. Tous ont été recrutés selon des critères semblables à ceux utilisés à l’EPFL. Ils viennent surtout de pays européens, des Etats-Unis et de la Chine. Parmi les 900 jeunes gens qui suivent des études graduées, à KAUST – dont 35% sont des femmes – environ 40% sont saoudiens. Les autres viennent du monde entier, principalement d’Asie, d’Amérique du Sud et d’Europe. C’est pourquoi, sur le campus, situé à 60 kilomètres au nord de Djeddah et regroupant plus de 7000 personnes du monde entier, il y a une vie internationale, sans code vestimentaire. En particulier, les femmes peuvent s’habiller comme dans n’importe quelle université internationale, et elles peuvent aussi conduire, ce qui diffère du reste du pays.

Comment financez-vous vos projets de recherche?
Les chercheurs de KAUST reçoivent un budget de l’université, de manière analogue aux EPF, pour recruter les étudiants et les post docs, et couvrir les frais de fonctionnement. Il existe aussi un programme de financement de la recherche en interne, compétitif et peer-reviewed, comparable au fonctionnement du Fond national suisse pour la recherche.

Avez-vous des contacts avec des chercheurs du pays?
En tant que neurobiologiste, j’ai plusieurs contacts avec des institutions hospitalo-universitaires, à Ryad et à Djeddah, et le centre de la National Guard – l’équivalent du Centre de santé des vétérans aux Etats-Unis – qui mène une médecine de qualité et démarre la recherche clinique. Je collabore en particulier sur des projets en génétique, d’identification de certains gènes qui causent des maladies rares, notamment du système nerveux. Les collègues en biologie marine travaillent avec le Ministère de l’Agriculture et de la Pêche pour les activités d’aquaculture, d’autres collaborent avec ARAMCO pour l’étude des impacts des activités humaines sur la biosphère en Mer Rouge. Les plans du roi Abdullah étaient du créer une université à haut-profil scientifique, et qui aurait un effet d’entraînement sur la recherche en Arabie Saoudite, tout en contribuant au développement de l’innovation. Actuellement dans le pays, il y a une initiative appelée «2030» pour transformer l’économie basée sur le pétrole en une économie plus diversifiée, basée sur la connaissance.

En quoi votre activité de chercheur à KAUST diffère-t-elle de celle que vous aviez à l’EPFL?
J’ai gardé une petite affiliation à l’EPFL qui me permet de garder des collaborations et de maintenir des projets jusqu’à l’année prochaine quand je prendrai ma retraite à 65 ans. C’est pourquoi aussi j’ai fait la démarche de venir à KAUST; ma recherche va bien et je me vois mal fermer mon laboratoire après 65 ans. Ici [à KAUST, ndlr], j’ai la possibilité de continuer plus longtemps. Cela m’a permis aussi de développer un aspect de ma recherche, celui de l’informatique appliquée à la biologie, pour l’analyse bio-informatique de données de génomique et épigénétique, et la visualisation des circuits nerveux en modélisation 3D.

L’Arabie Saoudite est une monarchie absolue islamique dirigée par la même famille depuis 1932. Avez-vous déjà été le témoin d’une ingérence de leur part à KAUST?
Non absolument pas. C’est comme être à l’EPFL ou à l’Université de Genève. Il n’y a aucune contrainte non plus imposée par le conseil d’administration. Les collaborations à l’international sont encouragées. Les projets de recherche sont laissés totalement libres pour le chercheur. La recherche en chimie est très développée, en particulier la chimie de la catalyse pour la fabrication des polymères et la chimie des matériaux. Par contre il y a peu de recherche en physique, et pas du tout d’astrophysique.

Quelle place occupe la religion sur le campus? Y a-t-il des lieux de culte?
Il y a des mosquées sur le campus mais il n’y a pas d’autres lieux de culte.

Comment est perçue la recherche scientifique dans la population saoudienne?
J’ai peu de contacts avec la population saoudienne. Mais il y a entre 300 et 400 étudiants saoudiens sur le campus, qui viennent de toutes les couches de la société. Et j’ai eu l’occasion de rencontrer les familles lors de cérémonies publiques organisées à KAUST et ces personnes étaient en général très intéressées.

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